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Le label "Rainforest Alliance" dont se prévaut Lidl tient-il ses promesses ?

Vendredi, February 10, 2017 - 10:44

L’entreprise Lidl a annoncé que, désormais, toutes les bananes vendues dans ses magasins discount en Allemagne, au Royaume-Uni et en Belgique seront certifiées par les labels Rainforest Alliance et/ou Fairtrade International. Il est prévu que cette politique s'étende aux magasins Lidl dans les autres pays de l'UE, notamment la France, ce qui serait "Un bel exemple du mariage entre le discount et la durabilité” selon le porte-parole de l'enseigne en Belgique. Mais qu'en est-il réellement ?

Cet article a été rédigé sur la base d'une étude réalisée par notre partenaire Banalink (Grande Bretagne)

Les bananes issues du commerce équitable (Fairtrade) coûtent généralement plus cher afin de garantir à la fois un salaire minimum aux fournisseurs et le financement de la prime du commerce équitable. Cette prime génère des avantages sociaux et environnementaux concrets pour les producteurs-rices et les travailleurs-ses qui décident comment cet argent sera dépensé. 

Cependant, les bananes ou ananas certifiés par Rainforest Alliance sont vendus aux bas prix habituels.  Quels que soient les avantages, s'il y en a, ils ne coûtent rien aux consommateurs·rices. Cela peut sembler intéressant pour les consommateurs.rices, mais est-il vraiment possible d'affirmer que les fruits tropicaux certifiés par Rainforest proviennent réellement de filières « durables » ? 

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Les produits certifiés Rainforest Alliance (qui incluent aujourd'hui les bananes, les ananas, le café, le thé, l'huile de palme et de nombreux autres produits) sont de plus en plus prisés des distributeurs et autres enseignes proposant des aliments et des boissons bon marché. 

Parmi les entreprises qui vendent les produits portant le logo de la grenouille verte de Rainforest Alliance, on trouve : MacDonald's, Dunkin Donuts, Kraft, Unilever, Mars et beaucoup d'autres qui ne sont habituellement pas perçues comme particulièrement respectueuses de l'environnement ou socialement responsables. 

Acheter le produit estampillé avec le logo de la grenouille verte donne l'impression aux consommateurs-rices de pouvoir faire la différence, de contribuer à la création d'un monde meilleur, plus juste, d’être peut-être même en train de sauver la forêt tropicale en choisissant les produits Rainforest Alliance. Mais est-ce bien vrai ?  

Est-ce que l'achat de ces produits rend la production des fruits tropicaux plus durable et sécurise notre futur et celui de nos enfants ?

Rainforest Alliance, c'est quoi ?

Rainforest Alliance (RA) a été fondée en avril 1987 par un Américain de 24 ans, David Katz, qui était préoccupé par la destruction de plus en plus rapide des forêts tropicales et l'extinction des espèces causée par la perte de leur habitat naturel. Au départ, l'intérêt de l'Alliance était environnemental, et son attribution principale était de sauver la forêt tropicale face à la propagation de l'agriculture et de l'exploitation commerciale dans les forêts vierges.

A cette fin, Rainforest Alliance a lancé une série de projets dans l'exploitation forestière, le tourisme durable et l'agriculture.  En 1990, elle a lancé son programme Eco-OK pour les plantations de bananes.  Le label Eco-OK a été remplacé en 2001 par le label certifié Rainforest Alliance.  En 2006, des critères ont été définis pour la production d'ananas et les exploitations d'ananas ont commencé à recevoir le label Rainforest Alliance.

Pour avoir le droit d'utiliser le logo de la grenouille de Rainforest, les plantations de bananes et d'ananas devaient respecter certaines normes.  En 1998, Rainforest Alliance a mis en place le « Conventional Agriculture Network », renommé plus tard « Sustainable Agriculture Network » (SAN) ou « réseau d’agriculture durable ». Les critères du SAN sont développés et révisés par un comité international, composé actuellement du secrétariat du SAN et d'un groupe de 9 experts.

L'utilisation du label Rainforest Alliance s'est rapidement développée, particulièrement pour le café, le cacao, le thé et les bananes depuis 2010. Environ 1 million de tonnes de bananes ont été certifiées en 2010. Aujourd'hui, plus de 6 millions de tonnes affichent le logo de la grenouille, ce qui signifie que 5,5% des exportations mondiales de bananes ont été certifiées Rainforest Alliance en 2014. 

C'est une réussite impressionnante et un bel hommage à la vision de Katz et au travail acharné de l'équipe Rainforest Alliance.  Cependant, le développement rapide de cette certification a éveillé de plus en plus de soupçons selon lesquels le succès pourrait être dû au laxisme des normes et au processus de certification qui ne serait pas exigeant. 

Les normes "SAN"

Pour sa certification, SAN prend en compte 100 critères, regroupés en dix principes généraux. Six de ces principes comportent des critères écologiques, un autre se rapporte aux systèmes de management et les trois autres incluent des critères sociaux.  Sur les 100 critères, 16 sont obligatoires et doivent être atteints pour obtenir la certification Rainforest Alliance. 

Les critères environnementaux obligatoires demandent la protection des écosystèmes, la non-destruction de la forêt tropicale pour les activités agricoles et un embargo sur la chasse des animaux sauvages. Les exploitations ne doivent pas rejeter de déchets dans les réseaux hydrauliques naturels et il y a une liste de substances chimiques et biologiques interdites. 

Les critères sociaux obligatoires demandent que :  

  • les exploitations n'emploient pas d'enfants en dessous de l'âge de 15 ans, n'utilisent pas le travail forcé ou n'appliquent pas de pratiques d'emploi discriminatoires ;
  • les travailleurs·ses puissent s'organiser librement et négocier leurs conditions de travail collectivement ; 
  • les exploitations doivent avoir et rendre publique une politique qui garantit ce droit et ne doivent pas empêcher les travailleurs-ses de se réunir ou de s'affilier à des syndicats ou de négocier des conventions collectives ; 
  • les salaires doivent au minimum être égaux à la moyenne régionale ou au minimum fixé par la législation. 

D'autres critères obligatoires incluent la mise à disposition d’équipement de protection pour les manipulations de produits agrochimiques ou encore la mise en place de politiques et procédures qui identifient et prennent en compte les intérêts des populations locales.  

Outre le respect des critères obligatoires, les exploitations doivent également respecter au moins 50% des critères applicables, liés à chacun des principes généraux et au moins 80% du total des normes SAN.  46% de tous les critères sont vérifiés lors d'un audit individuel. 

Il n'est pas possible d'analyser les critères SAN en détail ici.  Cependant, il est important de remarquer que ces critères obligatoires sont majoritairement des exigences qui sont déjà contenues dans les législations nationales, les codes de pratiques d'entreprise existants ou d’autres normes, comme par exemple GlobalGAP, et sont  donc déjà exigés par les distributeurs européens vendant des bananes ou des ananas importés. Seul un critère en rapport avec la réhabilitation des écosystèmes naturels semble ajouter de la valeur aux exigences pré-existantes habituelles. 

Quant aux critères non-obligatoires, les exigences sont suffisamment flexibles pour permettre aux plantations de bananes et d'ananas d'atteindre la certification sans grande difficulté. 

Certification

Le SAN autorise un certain nombre d'organismes à contrôler les exploitations et approuver la certification. 84% des certifications pour tous les produits sont effectuées par une filiale de Rainforest Alliance, RA-Cert (aussi connue comme le Sustainable Farm Certification Intl., SFC). Les autres 16% sont majoritairement effectuées dans des régions qui n'exportent pas de bananes ou d'ananas en UE, ce qui signifie que 100% (ou pratiquement 100%) des contrôles de plantations de bananes et d'ananas sont réellement effectués par Rainforest Alliance.  En tant que membre principal de SAN, Rainforest Alliance fixe ses critères et en tant que propriétaire de RA Cert, elle contrôle également les exploitations. 

En cas d'infraction, les plantations reçoivent normalement des avertissements, ce qui les encourage à améliorer leur performance à l'avenir. Il existe un système de dénonciation et Rainforest Alliance répond généralement rapidement aux allégations. Certain·e·s plaignant·e·s déclarent toutefois que porter plainte et suivre son évolution peut prendre un temps considérable et demander beaucoup d'efforts et qu'il n'existe aucune garantie que le résultat sera satisfaisant. 

Les seules contestations extérieures au système proviennent généralement des syndicats et des organisations de la société civile qui connaissent les réalités quotidiennes de la vie dans les exploitations certifiées Rainforest Alliance. Aucune de ces organisations ne possèdent les ressources financières pour contrôler systématiquement les exploitations Rainforest Alliance.  Néanmoins, lorsqu'elles trouvent les ressources nécessaires pour enquêter, des violations aux critères (y compris aux critères obligatoires) sont quasi systématiquement établies.  Cela soulève inévitablement des questions quant à la fiabilité globale de Rainforest Alliance et de son système de certification.

Est-ce que les exploitations certifiées respectent les normes SAN ?

Les personnes externes n'ont pas toujours facilement accès aux exploitations. Il leur est donc difficile d'évaluer les impacts environnementaux de Rainforest Alliance en détail.  Il est plus facile d'évaluer l'impact social de l'Alliance puisque des informations peuvent être obtenues, si nécessaire, en interrogeant les travailleurs et organisateurs syndicaux en dehors des limites de la plantation.

Des enquêtes préliminaires sur la performance de Rainforest Alliance dans les exploitations de bananes et d'ananas ont été effectuées par nos partenaires Banana Link (Royaume-Uni), Oxfam Germany, un certain nombre de syndicats d'Amérique latine et SOMO (Pays-Bas, pour les secteurs du thé, du café et des fleurs). Leurs conclusions sont brièvement expliquées ci-dessous :

Au Costa Rica, en Équateur, au Honduras et au Guatemala (et au Kenya pour le thé), des chercheurs ont trouvé des exploitations certifiées Rainforest Alliance où :

  • les syndicats ont été dissous et les travailleurs·ses syndiqué·e·s ont été licencié·e·s ; 
  • les salaires étaient en dessous du minimum légal requis ;
  • les heures travaillées excédaient les limites légales et les heures supplémentaires n'étaient pas payées ;
  • il n’existait pas d’emplacement pour manger ni de sanitaires à disposition des travailleurs·ses ;
  • les travailleurs migrants étaient employés à des taux plus faibles que les travailleurs nationaux ;
  • l'emploi de sous-traitants a généré une instabilité dans le lieu de travail ;
  • les équipements de sécurité n'étaient pas adaptés et une contamination agrochimique est survenue ;
  • les travailleurs ont souffert de problèmes de santé à cause de l'utilisation de produits agrochimiques ;
  • des contrats sans sécurité sociale et avantages sociaux ont été utilisés ;
  • une preuve de non-respect de l'environnement a été consignée.

Un rapport publié récemment par Peuples solidaires - ActionAid France et Oxfam illustrent les conditions de travail déplorables dans des plantations de bananes au Costa Rica et d’ananas en Equateur certifiées Rainforest Alliance qui fournissent Lidl et autres. 

Alors, est-ce que la certification Rainforest tient ses promesses ? 

Il semblerait que la certification Rainforest Alliance n'apporte pas la garantie que les droits fondamentaux du travail ou le paiement d’un salaire minimum, pourtant "critères obligatoires", sont respectés.  

Le SAN et Rainforest Alliance aspirent à proposer des fruits tropicaux durables, et ce, sans coût supplémentaire pour le consommateur.  Lorsque les supermarchés proposent des fruits à des prix exceptionnellement bas au consommateur, ils doivent par conséquent les acheter au prix le plus bas possible à leurs propres fournisseurs. 

Les supermarchés comme « Lidl » ont fait baisser les prix jusqu'à un niveau jamais atteint depuis les années 70 or les coûts des producteurs ont augmenté de manière spectaculaire au cours de cette période.

Est-il réaliste de s'attendre à ce que les cultivateurs-rices de bananes et d'ananas produisent de manière durable alors que les prix auxquels ils·elles sont payé·e·s couvrent à peine les coûts de production ? Est-il surprenant que lorsque les chercheurs enquêtent sur les exploitations certifiées Rainforest Alliance, ils s'aperçoivent que les normes SAN ne sont pas respectées ? Les producteurs doivent payer Rainforest Alliance pour avoir la certification, ce qui leur ajoute encore des frais. Lorsque les producteurs·trices sont payé·e·s à bas prix, il leur est plus difficile de respecter les coûts de production durable et cela augmente la probabilité que les systèmes de production entraineront des impacts sociaux et environnementaux négatifs. 

Le Juste Fruit ! pense que les filières seront vraiment durables lorsque les supermarchés paieront leurs fournisseurs à des PRIX JUSTES, couvrant les véritables coûts d’une production durable. 

"Pour une banane achetée, un avenir durable offert" ne sera jamais une promesse viable. 

 

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