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Tunisie : le sort des travailleuses domestiques

Jeudi, December 28, 2017 - 15:28

Sociologue membre de l’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche sur le Développement (AFTURD), Zohra Bouguerra répond à nos questions sur l'étude qu'elle vient de mener avec le soutien d'ActionAid France - Peuples Solidaires.

Pouvez-vous nous parler de l’étude que vous avez menée récemment ?

Cette étude porte sur la condition des travailleuses domestiques en Tunisie : quel parcours les a menées à ce métier ? quelles sont leurs difficultés et comment les affrontent-elles ? ont-elles conscience de leurs droits ? sont-elles capables de s’organiser en réseau ?

C’est une étude qualitative, basée sur des entretiens approfondis. Le plus long pour nous a été d’entrer en contact avec des femmes acceptant de témoigner, et notamment avec des femmes migrantes, venues d’Afrique subsaharienne. Et puis, bien sûr, il y a eu ensuite tout un travail d’analyse à mener. Cela a duré de janvier à août 2017.

Nous avons beaucoup travaillé sur cette étude, en nous rendant au plus près des personnes. La plupart des journalistes nous demandent des chiffres, dans un secteur où les chiffres ne peuvent pas être exacts. Mais cette étude, en apportant des informations fouillées et qualitative, permet de dégager des tendances préoccupantes et de mobiliser l’opinion publique.

Qu’est-ce qui vous a le plus étonnée ou marquée dans le cadre de cette étude ?

Cette étude nous a permis de constater l’arrivée d’étudiantes dans ce secteur d’activité. Comme toutes les personnes interrogées, ces jeunes femmes considèrent le travail domestique comme un pis-aller, accepté faute de mieux pour subvenir à leurs besoins. Mais elles savent mieux négocier, poser leurs conditions… Elles sont aussi plus disponibles pour lutter et défendre les droits des travailleuses domestiques. C’est très positif !

Par ailleurs, l’arrivée des subsahariennes et la lutte pour leurs droits est un champ de bataille nouveau pour notre association et notre société.

Mais ce qui m’a le plus marquée, c’est la force de ces femmes qui luttent en silence pour la survie de leurs familles.

Plus généralement, quelles sont les conclusions de l’étude ?

A l’heure actuelle, en Tunisie, le travail domestique ne remplit pas les conditions d’un travail décent : information claire sur les tâches à effectuer et égalité de traitement avec les salarié·e·s d’autres secteurs, protection sociale y compris en cas de maternité, droit à un jour de repos par semaine, droit de conserver avec soi ses documents d’identité, etc.

Le travail domestique relève encore du domaine informel. C’est un travail précaire, pénible et extrêmement dévalorisé. Les femmes qui exercent ce métier subissent de multiples formes de violence, notamment sexuelles. 

La Tunisie postrévolutionnaire a fait preuve de sa volonté d’améliorer la situation des travailleuses, en adoptant par exemple une loi contre la traite et une autre loi contre les violences basées sur le genre. Mais certaines zones grises demeurent : le pays peine par exemple à ratifier la Convention n°189 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT).

Quelles sont vos recommandations ?

A l’issue de l’étude, nous avons émis une série de recommandations qui, si nous parvenons à les faire appliquer, permettraient aux travailleuses domestiques d’obtenir la reconnaissance qu’elles méritent.

Parmi nos revendications figurent :

  • la ratification de la Convention 189 de l’OIT ;
  • la révision de la loi sur l’affiliation à la sécurité sociale pour les personnes à faibles revenus ;
  • l’intégration du travail domestique informel dans le champ d’action de la centrale syndicale (UGTT) et la formation des responsables syndicaux à cette problématique
  • la criminalisation des différentes formes d’atteinte aux droits socioéconomiques et des violences spécifiques à cette catégorie de travailleuses.

Après l’étude, comment envisagez-vous les choses ?

Et le 25 novembre dernier, en introduction des 16 jours d’activisme pour les droits des femmes, nous avons organisé une conférence de presse à Tunis qui nous a permis de toucher beaucoup de monde.

Nous avons invité d’autres associations de défense des droits humaines, la centrale syndicale (UGTT), des journalistes, des partenaires… et nous avons lancé une vaste campagne de plaidoyer.

Suite à cette conférence, de nombreux articles sont parus, nous avons pu rencontrer de haut·e·s responsables politiques et syndicaux·ales pour faire avancer nos revendications. Et puis de nouveaux partenaires se sont montrés intéressés et nous ont proposé leur soutien pour des campagnes de sensibilisation et d’information. Nous avons fait des tournées pour présenter notre étude partout dans le pays, et nous sommes rendus dans des écoles et dans un centre de santé public pour sensibiliser le grand public.

Les retombées potentielles de notre petite étude sont très encourageantes !

A suivre aussi, sur le même sujet :

Remue-ménage en Tunisie : la condition des travailleuses domestiques en question(s). AFTURD, novembre 2017, 24 pages 

Travailleuses domestiques : la fin du silence, RFI, Cécile Debarge, 8 janvier 2018