ActionAid France Peuples Solidaires agit pour les droits et contre la pauvreté dans le monde.

Merci Fidelia, merci Juanita

Vendredi, May 11, 2018 - 16:58

Au Guatemala, le manque de reconnaissance des travailleuses et des travailleurs domestiques commencerait-il en fin à faire débat ? Le texte qui suit est la traduction - par Charly Guérin, membre de notre commission sur les droits des femmes - d'un article paru au mois de mai sur le site internet de Prensa Libre, l'un des quotidiens les plus lus au Guatemala.

La journaliste, Carolina Escobar Sarti, appelle le gouvernement à ratifier la convention 189 de l'OIT... Vous aussi, vous pouvez intervenir en signant notre Appel Urgent.

Merci Fidelia, merci Juanita

Quand j’ouvrais les yeux le matin, il faisait encore nuit noire. A mes côtés, une femme m’apportait du lait pour que je ne parte pas au collège l’estomac vide.

Elle s’appelait Fidelia. Elle se mettait par la suite en cuisine, pour aider ma mère à faire “ce qui revient aux femmes de faire” en début de journée. Après avoir pris le café, ma mère et mon père s’en allaient au travail. Mon frère et ma sœur grignotaient quelque chose rapidement avant que nous partions tous étudier au collège pendant que Fidelia faisait ce qui lui était demandé.

Au retour, la maison était impeccable, mais jamais nous ne le remarquions. C’est un constat que je continue de faire aujourd’hui.

Les vêtements étaient lavés et repassés, parce que Carmen et Leonor, ses deux nièces, étaient venues pour cela. Et même si notre mère ne nous laissait pas sortir tant que nous n’avions pas fait notre lit, tout le reste était à la charge de Fidelia, qui a dédié sa vie pour que nous puissions vivre la nôtre. Hormis les week-ends, pendant lesquels ma mère cuisinait à merveille, Fidelia nous régalait de ses haricots rouges cuits à l’eau, d’une des meilleures soupes de riz et poulet au monde et d’une exquise limonade de fin d’après-midi.

Cette merveilleuse femme n’a pas été à l’école et éprouvait certaines difficultés à écrire son nom. Cela ne nous empêchait pas, elle et moi d’avoir les meilleures conversations pendant qu’elle “fumait” sa cigarette en feuille de maïs. Je l’écoutais la bouche ouverte, et les yeux fixés sur les rides de sa peau mate.

Cela a duré pendant 12 ans. Puis, d’un instant à l’autre, elle est partie parce que nous allions changer de maison. Je n’ai jamais pu lui dire aurevoir en l’embrassant de la manière la plus reconnaissante qui soit comme je l’aurais voulu.

Lorsque je suis allée à sa rencontre trois ans plus tard, sa nièce m’a raconté ce que lui avait causé cette “maladie qui laisse les gens sans mémoire". Elle était sortie un soir de chez elle, pour que personne ne puisse plus jamais la retrouver.

A présent, c’est Juanita qui travaille pour nous depuis des années.Elle ne vit pas avec nous dans notre maison, mais elle vient pour quelques heures chaque jour, avant de retourner auprès de sa famille. Elle sait lire et écrire, mais n’avait pas terminé l’école primaire quand je l’ai connue. Malgré tout, c’est grâce à cette femme courageuse que sa famille a pu aller de l’avant.

Quand je reviens du travail, la maison sent bon, les vêtements sont lavés et repassés, le chien est heureux, et mes enfants viennent me voir en se sentant parfaitement bien reçus. Quelques fois même, elle me prend dans ses bras ou bien nous a préparé le repas qu’elle a laissé dans le four.

Merci, Juanita et Fidelia.

Je continue de me demander : qui nettoie les maisons de celles et ceux qui lavent les nôtres ?

Si elles n’étaient pas là, serait-ce vraiment le désordre ? Les questions les plus dérangeantes sont celles qui nous interrogent dans notre manière d’être et de vivre.

Je pense ici aux déracinements de toutes celles qui sont arrivées étant enfant, seules, dans une maison inconnue, dans une ville inconnue, vivant dans le silence, enfermées ou maltraitées. Elles n’ont jamais demandé que cela arrive. Il s’agit d’adolescentes, probablement amérindiennes, qui ne parlent pas espagnol. Combien d’entre elles ont vieilli en s’occupant d’enfants qu’elles ne parviendront jamais à revoir ?Je pense à celles qui, aujourd’hui, gagnent 700 Quetzal (79,60 euros) par mois et travaillent 18 heures par jour, sans aucune allocation ou loi qui puissent les protéger, sans aucun jour de congé. Je pense également à toutes celles qui sont abusées sexuellement par les hommes vivant dans les maisons où elles travaillent.

J’entends encore ces voix, pendant les réunions ou lors du thé, quand elles deviennent le bouc émissaire parfait. Ce sont elles qui font toujours mal les choses, sont maladroites et négligées, les voleuses des biens de la « patronne », les « idiotes » qui ne veulent rien faire. Que certaines d’entre elles le soient, c’est certain, tout comme chez les médecins, les femmes au foyer, les avocats. Il y en a partout. Sans que jamais cela ne devienne un sujet de conversation.

Je ne veux pas rouvrir ici le débat féministe des années 80 à propos de la division du travail et des femmes employant d’autres femmes pour réaliser ce que nous pouvons toutes et tous faire. Interroger le système et le changer dure des siècles. Combien le travail domestique invisible rapporte-t-il au développement, à la production et l’économie du pays ?

Je souhaite aujourd’hui valoriser le fait qu’elles se soient organisées pour rencontrer le Comité d’Expertes de la Cedaw, qui a recommandé au Gouvernement du Guatemala, de rendre viables les dispositions de la Convention 189 de l’OIT en matière de lutte contre les discriminations envers les femmes au travail.

Cela est rendu possible par la proposition de loi 4981 actuellement en seconde lecture au Congrès. J’espère vivement que cette proposition de loi aboutira pour que ce travail leur soit reconnu avec toute la dignité et la justice que nous leur devons.

Le texte original se trouve ici :

http://www.prensalibre.com/opinion/opinion/gracias-fidelia-gracias-juanita