Appels urgents

292-PHILIPPINES : Toyota fait fausse route


Avec 7,4 millions de véhicules vendus pour un chiffre d’affaires global de 137 milliards d’euros en 2005, la Toyota Motor Corporation est en passe de se hisser au premier rang mondial des constructeurs automobiles, et c’est le plus rentable d’entre eux. Mais si les indicateurs économiques sont au beau fixe, le respect des droits sociaux laisse à désirer. En 2004, la transnationale possédait 46 sites de production répartis dans 26 pays hors Japon, et employait 264 100 personnes(1). Or les témoignages affluent sur la difficulté des conditions de travail, voire les violations pures et simples des droits humains. Ainsi, aux Philippines, une lutte de longue haleine est menée par le syndicat TMPCWA(2) depuis le licenciement de 233 syndicalistes en 2001. Après des années de mob ilisations nationales et internationales, la direction avait enfin accepté, en août 2005, d’ouvrir des négociations. Cependant, six mois plus tard, les propositions sont si décevantes que le syndicat se demande s’il ne s’agissait pas d’une simple manœuvre pour affaiblir la contestation, et en appelle à une relance de la mobilisation.

Toyota a commencé sa production aux Philippines en 1988, dans un quartier du Sud de la capitale Manille. En 1996, une deuxième usine s’implante à Laguna, à 40 km au nord de la capitale. Les conditions de travail ne sont pas reluisantes, et la direction empêche la création d’un syndicat indépendant.

Toutefois, en 1998, des ouvriers forment le syndicat TMPCWA. Celui-ci dépose en février 1999 une requête pour être reconnu en tant que représentant légitime des travailleurs des deux sites de production. L’entreprise s’y oppose vigoureusement, obligeant le syndicat à faire appel au Secrétariat du Ministère du Travail et de l’Emploi, lequel ordonne, en juin 2005, la tenue d’une élection de “certification”. Toyota s’opposant à cette décision par différentes procédures, le vote n’aura lieu que le 8mars 2000.

Un long entêtement


Le TMPCWA remporte la majorité en obtenant 503 voix, contre 440. Les votes de 105 autres personnes sont récusés car il s’agit d’agents d’encadrement que la direction a fait voter bien que cela soit contraire à la législation. Toyota va néanmoins s’entêter à vouloir les inclure dans le décompte pour contester le résultat de l’élection.

Le 12 mai 2000, le médiateur du bureau des relations du travail tranche en faveur du syndicat. Toyota fait appel. La validité du vote est à nouveau confirmée le 19octobre 2000 par le Ministère du Travail et de l’Emploi. Le 26 du même mois, le TMPCWAsoumet donc une proposition de négociation collective à Toyota, qui refuse la discussion. Au contraire, l’entreprise dépose une nouvelle demande de révision auprès du Ministère. Celui-ci, guère empressé de faire appliquer la loi, convoque une audience de “clarification”, qui aura lieu le 22 février 2001.

Du 21 au 23 février, le TMPCWA organise des rassemblements pacifiques devant le Ministère. La réponse de Toyota viendra trois semaines plus tard : le 16 mars 2001, 227 syndicalistes sont licenciés, 64 autres sont suspendus pendant un mois. Ironie du sort, c’est également le 16 mars que le Ministère confirme que le TMPCWA est bien la seule organisation représentative des travailleurs.

Face à ces violations de leurs droits, les ouvriers organisent un piquet de grève. Mais au bout d’une dizaine de jours, Toyota obtient l’intervention de la police qui disperse violemment les manifestants et leur confisque leur matériel. De plus, la direction porte plainte contre 25 ouvriers.

Sensible au lobbying des multinationales, qui se disent prêtes à quitter le pays si leurs “intérêts” sont ainsi menacés, le Ministère du Travail ordonne aux grévistes de reprendre le travail et transmet le dossier à la “Commission nationale des relations du travail”. Cette dernière donne raison à l’entreprise, pour laquelle les grèves de février 2001 étaient illégales, et valide de ce fait le bien-fondé du licenciement des militants.

Six années de mobilisation


Depuis cette date, le TMPCWAet ses soutiens ont multiplié les actions pour exiger la réintégration des ouvriers licenciés (dont le nombre atteint désormais 233) et la reconnaissance du syndicat. L’affaire a été portée devant la Cour suprême des Philippines qui, le 24septembre 2003, a estimé que la grève de février 2001 était en fait légale. Saisi par le syndicat, le Comité de la liberté syndicale de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) a émis trois recommandations – en 2003, 2004 et 2005 – invitant l’Etat philippin à faire respecter les droits du TMPCWA.

Pourtant, Toyota continue à fouler les droits des ouvriers philippins. Afin de contourner le TMPCWA, la direction tente d’asseoir la légitimité d’un autre syndicat, créé à son instigation. Le 16 février 2006, elle organise même une  nouvelle élection(3) pour laquelle elle déploie de grands moyens. Toutefois, malgré ses efforts de propagande et d’intimidation, ce syndicat “maison” arrive certes en première place, mais n’obtient pas la majorit é requise.

En août 2005, Toyota avait pourtant accepté une amorce de négociation. Mais, six mois plus tard, le résultat est si décevant que les syndicalistes se demandent s’il ne s’agissait pas seulement d’une simple tactique pour affaiblir la contestation. Au final, les ouvriers licenciés se voient proposer le paiement d’une “formation de reclassement”, à condition qu’ils signent un accord entérinant la légitimité de leur licenciement. Inacceptable pour des citoyens qui n’ont violé aucune loi de leur pays et demandent seulement le respect de leurs droits.





(1) Cf. notamment le site Internet www.toyota.fr, rubrique “A propos de Toyota”

(2) Toyota Motor Philippines Corporation  Workers Association

(3) Ce qui est théoriquement interdit tant qu’un conflit syndical est en cours