293-MALI : SOMBRES MINES D’OR

Le 20 mars 2006


Nombre de pays dits “pauvres” regorgent de richesses minérales, mais leur exploitation profite rarement aux populations locales. Celles-ci en subissent toutes les conséquences environnementales néfastes, et lorsque des emplois sont effectivement créés, les entreprises bafouent bien souvent les droits sociaux les plus élémentaires. C’est le cas au Mali – troisième producteur d’or en Afrique derrière l’Afrique du Sud et le Ghana – où 530 ouvriers de la mine d’or de Morila ont été brutalement licenciés en juillet 2005. Leur délit ? Avoir fait grève pour demander le respect de leurs droits. Depuis le mois de septembre dernier, 9 d’entre eux sont même en prison, dans des conditions dégradantes. Leur employeur, une filiale du groupe Bouygues, refuse d’entamer des négociations sérieuses et d’abandonner sa politique répressive.

 

La Mine d’or de Morila, près de Sanso (région de Sikasso, au Sud du Mali) est détenue par trois actionnaires : les multinationales sud-africaines Randgold (40 %) et Anglogold (40 %), et l’Etat malien (20 %). Ce consortium sous-traite les travaux d’excavation et d’extraction de l’or à la SOMADEX SAU(1), filiale du groupe Bouygues. C’est cette dernière qui recrute les travailleurs et “gère” la main-d’oeuvre.

Malgré le métal qui en est extrait, les conditions de vie ne sont pas brillantes à Morila. Conditions de travail indécentes, non-paiement des primes, licenciements abusifs, harcèlement des dirigeants syndicaux, falsification des contrats de travail, heures supplémentaires et congés non payés, accidents de travail non pris en compte, propos racistes et discriminatoires de l’encadrement… font partie du quotidien des mineurs. Pourtant, ceux-ci effectuent un travail pénible, voire dangereux : “Nos femmes accouchent parfois dans nos maisons. Les travailleurs rendent l’âme sur leurs lieux d’accident par faute d’évacuation par ambulance. Le directeur administratif et financier refuse la prise en charge par l’entreprise des personnes malades, qui décèdent par la suite” s’insurgent les “grévistes en lutte à Morila”.

Les conséquences de l’activité minière sur l’environnement sont également catastrophiques : promesses non tenues concernant le développement des villages, pollution des sols au cyanure et à l’arsenic, intoxication de troupeaux de moutons…

Les raisons d’une grève


En 2005, plusieurs raisons vont pousser les mineurs à se mobiliser. Leur première revendication porte sur le paiement de quatre années de primes de rendement dues par la SOMADEX. La Convention collective des sociétés et entreprises minières, géologiques et hydrologiques prévoit en effet le versement de primes lorsque la production dépasse les prévisions. Or, l’exploitation de la réserve d’or de Morila, commencée en 2000, a très largement dépassé les prévisions(2). Et cet effort a eu un prix : des cadences infernales, les ouvriers travaillant jusqu’à 12 heures par jour, six jours sur sept (c’est seulement suite à une grève, en 2003, qu’ils ont obtenu une journée de travail réduite à 8 heures). Mais la direction de la SOMADEX ne l’entend pas de cette oreille. Selon elle, les textes manquent de précision, et le rendement exceptionnel est dû au traitement de minerais à teneur élevée, et non aux efforts supplémentaires exigés des travailleurs…

La colère des mineurs est également provoquée par le non-respect de la législation du travail. Nombre d’ouvriers, malgré plusieurs années d’ancienneté, restent titulaires de contrats de travail à durée déterminée. Et pour contourner la loi, le Chef du personnel n’hésite pas à falsifier les documents.

Les méthodes brutales de l’encadrement et le harcèlement du Comité syndical sont également en cause. Pour faire taire la contestation, la direction s’en prend notamment à Amadou Nioumanta, Secrétaire Général du Comité. Le Chef du personnel va tenter de le licencier par plusieurs moyens, parfois calomnieux comme le lancement d’une pétition à son encontre ou une accusation de “vols de ferrailles”. Il se heurtera heureusement au refus de l’inspecteur du Travail.

Après avoir épuisé toutes les voies de dialogue, les mineurs décident une grève de 72 heures, qui a lieu les 5, 6 et 7 juillet 2005. Mais à la reprise du travail, 17 d’entre eux sont convoqués pour être licenciés. Face à cette violation de leurs droits, et par solidarité avec leurs collègues, les mineurs entament alors une grève illimitée. Malgré les pressions de la direction, et l’attitude ambiguë du Syndicat National des Mines (SECNAMI), sensible aux pressions de la direction, le Comité syndical refuse d’arrêter l’action avant d’avoir obtenu la réintégration des 17 salariés.

530 mineurs licenciés, 9 détenus : Bouygues doit intervenir


Plutôt que de faire marche arrière, la SOMADEX choisit la “méthode forte”. Le 31 juillet 2005, la direction raye 311 mineurs de ses effectifs pour « abandon de poste ». Ce nombre est rapidement porté à 530 car des ouvriers qui avaient accepté de reprendre le travail refusent les conditions de la SOMADEX, celle-ci leur proposant de nouveaux contrats et exigeant qu’ils renoncent à tous les acquis antérieurs.

Le 12 août, la SOMADEX fait arrêter cinq dirigeants syndicaux pour « escroquerie », ils seront libérés sous caution. Le 14 septembre, deux bus qui servent au transport des mineurs prennent feu en pleine nuit, dans la cour de la gendarmerie. Immédiatement, l’entreprise accuse les mineurs dont 32 sont arrêtés arbitrairement, alors que les faits ne sont pas éclaircis, et que le Comité syndical soupçonne une provocation. Aujourd’hui, 9 sont encore détenus dans des conditions inhumaines et dégradantes.





(1) SOciété MAlienne d’EXploitation (de l’or)

(2) La réserve d’or est estimée à 120 tonnes, et devait théoriquement être exploitée sur onze ans, à raison de 11 t. par an. Mais la production dépasse déjà 83 t., soit 2/3 des réserves. A ce rythme, celles-ci seront rapidement épuisées. L’entreprise a accéléré la production, notamment pour profiter des exonérations fiscales qui lui avaient été consenties pendant les trois premières années.