Appels urgents

295-BRESIL : DIX ANS APRES, L’IMPUNITE


Avril 1996, à Eldorado dos Carajas, dans l’État du Pará, la gendarmerie brésilienne tire sur une manifestation paysanne du Mouvement des Sans Terre (MST). Bilan : 19 morts dont un enfant de 3 ans. Immédiatement, le MST demande à l’Etat fédéral du Brésil d’intervenir dans l’enquête. Mais malgré la mobilisation du mouvement paysan et des organisations de défense des droits, les soldats de la police militaire qui ont participé aux événements sont tous innocentés à l’exception de deux officiers. Dix ans après le massacre d’Eldorado dos Carajas, le MST lance une grande campagne nationale et internationale pour rappeler, à son propre pouvoir politique et au monde, l’impérieuse nécessité de la réforme agraire et le scandale que représente l’impunité des grands propriétaires ruraux et de leurs hommes de main, à l’abri des décisions des juges locaux.

 

Le 17 avril 1996, à Eldorado de Carajas, 1500 paysans sans terre entament une marche de 700 kilomètres vers Belém. Depuis le début de l’année, ils campent aux abords d’une propriété en friche que l’I.N.C.R.A. (Agence fédérale chargée de la réforme agraire) doit réquisitionner. Lassés d’attendre en vain la réponse de l’I.N.C.R.A., les paysans décident d’aller manifester leur mécontentement à Belém. Le gouverneur

du Pará envoie aussitôt sur place un détachement de la Police Militaire. Une altercation éclate avec les manifestants. Brutalement, les policiers balaient la colonne d’un tir de mitrailleuse. On compte 19 morts. Parmi les centaines de blessés, 64 sont gravement atteints. Deux d’entre eux décèdent des suites de leurs blessures.

Immédiatement, le MST insiste pour que l’Etat fédéral brésilien intervienne dans l’enquête(1). Le Ministère public lui donne partiellement raison. Il demande le transfert du dossier devant la Cour d’Assises de Belém (capitale du Pará) car il estime que les conditions d’un procès équitable ne peuvent être réunies dans la ville de Marabá où est en service la majorité des 154 policiers mis en cause. Mais, quand s’ouvre enfin le procès, c’est la consternation : le 20 août 1999, les trois officiers qui commandaient l’opération de la police à Eldorado dos Carajas le 17 avril 1996 sont acquittés par le jury de Belém.

 

Le Président de la République d’alors, M. Fernando Henrique Cardoso, et le Secrétaire d’État aux Droits de l’Homme, M. José Grégori, expriment leur préoccupation au sujet de cette décision. Une campagne dans tout le Brésil et au-delà de ses frontières s’engage pour obtenir l’annulation du jugement. Celle-ci est accordée en avril 2000, un nouveau procès peut donc avoir lieu.

Eviter la pression des propriétaires terriens

 


Le MST tire rapidement les leçons du premier procès du massacre de Carajas. Pour l’organisation paysanne, il faut à tout prix éviter que les grands propriétaires puissent exercer leurs pressions sur les juges des États du Brésil, et notamment celui du Pará. Le MST demande donc au Sénat et au Congrès National du Brésil d’approuver une nouvelle loi qui transfère la compétence des crimes contre les Droits de l’Homme à la Justice Fédérale, afin « qu’il y ait une plus grande impartialité lors du traitement des procès qui impliquent de graves violations de la personne humaine ».

Cette démarche est bien engagée quand les événements judiciaires s’accélèrent bizarrement. Prenant le MST de vitesse, la juge chargée de l’affaire convoque d’abord le tribunal pour le 28 mai 2001, puis pour le 18 juin 2001. Devant la mobilisation de la société civile, la juge est contrainte de faire marche arrière : le procès est donc renvoyé à une date ultérieure.

 

Mais les démarches du MST pour le transfert de compétence à la Justice Fédérale des crimes contre les Droits de l’Homme s’enlisent. Une nouvelle date pour le procès des responsables de la tuerie de Carajas est fixée au 8 avril 2002, pour une session en trois temps, jugeant tour à tour les quatre principaux officiers responsables, les 17 officiers de grade mineur et les 129 soldats impliqués dans le massacre. Au final, seuls deux officiers sont condamnés à de lourdes peines (le colonel Mário Colares Pantoja, et le capitaine Raimundo Lameira respectivement à 228 et 154 années de prison).Tous les autres so nt relaxés. Il s’agit d’un acte incohérent, résultat de l’incapacité de l’enquête policière et du procès à identifier individuellement les responsables du massacre.

Impunité, encore et toujours.

 

En novembre 2004, à la suite d’un recours des avocats du MST, la deuxième chambre du tribunal du Pará confirme, en une seule session, toutes les décisions de justice précédentes. Enfin, le 22 septembre puis le 13 octobre 2005, les deux seuls officiers condamnés sont libérés sur décision du Suprême Tribunal Fédéral. On attend aujourd’hui le résultat des nouveaux recours déposés par le MST auprès des autorités judiciaires du Brésil.

 

Cette violence ininterrompue contre les travailleurs en Amazonie, et tout particulièrement dans le Pará, est la conséquence de l’incapacité du pouvoir judiciaire et de l’absence de politique d’Etat. Au cours de ces trente dernières années, 772 ouvriers ont été assassinés en milieu rural dans le Pará. Seuls 11 commanditaires ou assassins ont été traduits en justice pour les crimes qu’ils avaient commis, et sur ces 11 cas, seuls deux commanditaires ont été condamnés. Aucun n’est aujourd’hui derrière les barreaux(2).

 

La Via Campesina, qui rassemble les mouvements paysans du monde entier, a fait de la date symbolique du 17 avril, la journée internationale des luttes paysannes. En cette année de triste anniversaire des événements de Carajas, Le MST continue à réclamer que les deux officiers responsables du massacre soient remis en détention et que les 142 autres militaires impliqués soient à nouveau convoqués devant les tribunaux.





(1) Le Réseau-Solidarité s’est mobilisé à quatre reprises à propos des suites judiciaires du massacre de Carajas : appel n°198 de décembre 1998 ; appel 211 de septembre 1999, appel 237 du 4 juillet 2001 et appel 247 du 26 mars 2002

(2) Voir aussi, sur ce point, la longue bataille juridique engagée par le Comité Rio Maria et son avocat, Henry Burin des Rosiers, notamment le dernier appel du Réseau-Solidarité à ce sujet : appel n° 286 du 14 septembre 2005 /Assassins en cavale.