297-HAITI : CHEZ COCA, LES OUVRIERS TRINQUENT
Il y a peu d’endroits au monde où Coca-Cola, leader mondial de la boisson gazeuse, ne soit pas encore implanté. Chaque jour, il se consomme 1,2 milliard de bouteilles de sodas sorties de ses usines et filiales(1), une pour cinq habitants de la planète. Mais chaque jour également, les droits humains sont bafoués dans l’empire Coca-Cola. Répression de syndicalistes en Colombie et au Guatemala ; pollution des nappes phréatiques et intoxication des consommateurs en Inde… Les accusations pleuvent sur la firme. Cependant, loin de baisser les bras, les mouvements de protestation s’organisent et obtiennent des résultats concrets. Aujourd’hui, ce sont les ouvriers de la brasserie La Couronne – Coca-Cola, en Haïti, qui ont besoin de notre solidarité. Appuyés par le syndicat Batay Ouvriye, ils lancent un appel pour faire face à la « pratique répressive générale contre les travailleurs » de l’entreprise.
En 2001 déjà, le Comité des travailleurs de La Couronne Port-au-Prince s’insurge contre les conditions “d’exploitation féroce” de production et les pratiques illégales des propriétaires de leur usine. Pour un salaire quotidien de 50 gourdes (environ 1 euro), les ouvriers travaillent jusqu’à 12 heures par jour, six jours sur sept. Le calcul est simple : une fois déduits les frais de repas et de transport, il ne reste plus que quelques gourdes au salarié pour (sur)vivre.
A cette époque, le Comité dénonce aussi les dimanches et jours fériés où les employés sont obligés de revenir, mais payés comme des jours normaux.
Cinq ans plus tard, les choses n’ont hélas guère changé chez cet embouteilleur de Coca-Cola. Cette fois, c’est le Syndicat des Travailleurs de la Brasserie La Couronne – Branche Nord qui, avec l’appui de l’Intersyndicale du Premier Mai Batay Ouvriye, dresse la liste des violations des droits économiques et sociaux.
Salaire de base illégal
Les gardiens aux barrières, appelés “manutentionnaires”, ne gagnent que 100gourdes par jour pour… 12 heures de travail. Leurs heures supplémentaires ne sont pas payées.
Ceux qui soulèvent les caisses de bouteilles ne sont pas mieux lotis. Ils perçoivent un salaire de base de 50 gourdes par jour, un montant inférieur au salaire minimum légal(2). Certes, ce salaire est censé être complété par des commissions sur les ventes de… 3 centimes de gourdes par caisse de 24 bouteilles vendue. Sauf qu’en cas d’arrêt de la vente pour une raison ou une autre (panne de camion par exemple), ces commissions ne sont pas perçues. La loi haïtienne est pourtant claire sur ce point : c’est le salaire de base qui constitue le salaire, toute autre forme de rémunération n’est qu’encouragement et ne saurait compter comme salaire fixe. En moyenne, les syndicats ont calculé que 60 gourdes viennent s’ajouter au salaire de base, la rémunération atteignant alors 110 gourdes (un peu plus de 2 euros), une rémunération indécente surtout lorsqu’on songe à la pénibilité du travail.
Le sombre inventaire ne s’arrête pas là. ”Bouteilles cassées… sont de la responsabilité des ouvriers ! Contraventions, pour avoir tenté de livrer la marchandise dans des rues étroites… leur reviennent !” note le texte d’appel à solidarité. Quant aux jours de congés, ils ne sont pas respectés. Enfin, des retenues sont prélevées sur les salaires pour l’assurance vieillesse et l’assurance maladie, sans qu’aucun travailleur ne connaisse leur destination véritable, ni leur utilité.
Dialogue rompu par le propriétaire
Pour faire face à ces violations, les ouvriers se sont organisés. Non sans mal, les salariés de la brasserie du Cap Haïtien parviennent ainsi à créer un syndicat en août 2005 et obtiennent l’attestation de reconnaissance légale du Ministère des Affaires Sociales et du Travail. Une première réunion a lieu en septembre avec la direction, portant notamment sur les salaires et les heures supplémentaires non payées depuis 8 mois. Des accords sont trouvés sur plusieurs points. Cependant, deux mois plus tard, les propriétaires de l’usine ne respectent aucun de leurs engagements.
Deux actes de répression vont venir ajouter à l’exaspération des travailleurs, provoquant plusieurs arrêts de travail et grèves légales. Tout d’abord, le chauffeur Gérard Petit-Frère est accusé par la compagnie, sans preuve, de vol dans la caisse du camion de livraison. Le véhicule était pourtant stationné à l’intérieur de la maison et la direction est la seule à détenir la clé de cette caisse. Il subira deux mois d’emprisonnement avant d’être libéré, sans jugement.
Ensuite, la direction régionale de la firme s’en prend à Philomé Cemérant, le trésorier du syndicat. Elle le licencie pour “refus d’obtempérer aux indications, ordres et instructions”, un motif contesté par le Ministère des Affaires sociales qui recommande sa réintégration.
En mai dernier, après plusieurs promesses non tenues, le propriétaire de l’usine, Raymond Jaar, décide de couper le contact avec les représentants syndicaux et refuse même de les recevoir. Ces derniers se déclarent donc “obligés de passer à une autre étape pour publiquement dénoncer la Brasserie La Couronne Coca-Cola en Haïti”.
(1) Coca-Cola possède de nombreuses marques comme Fanta, Sprite, Minute Maid, Poweraid…
(2) Le salaire minimum légal est de 70 gourdes depuis 2003. En termes réels, ce salaire n’a cessé de diminuer ces dernières années, contribuant à la détérioration des conditions de vie.








