304 – SRI LANKA – SYNDICALISTES AU PILORI
Ces derniers mois, le coût de la vie a énormément augmenté au Sri Lanka, provoquant un grand mécontentement chez les travailleurs. Pour répondre aux multiples menaces de grèves dans différents secteurs de l’économie, les autorités ont adopté de nombreuses mesures destinées à mettre un terme aux protestations. Dans ce contexte, la campagne de discrédit et de diabolisation lancée en février dernier à l’encontre d’un groupe de syndicalistes indépendants et qui vise à les associer à l’insurrection terroriste des Tigres tamouls (1) suscite une particulière inquiétude. Les menaces et intimidations dont ils sont victimes se sont en effet multipliées après qu’ils aient organisé une manifestation devant la gare du Fort de Colombo pour protester contre l’enlèvement de trois employés d’un journal syndical de cheminots, le 6 février dernier. Cette situation fait craindre une dérive répressive qui pourrait aboutir à la suppression systématique des libertés syndicales dans le pays. Une grave menace pèse aujourd’hui sur ces syndicalistes et si rien n’est fait pour entraver ce processus de discrédit mené par les autorités, c’est non seulement la liberté mais également la vie des syndicalistes qui seront menacées.
Anton Marcus, responsable du Syndicat des zones franches et des services généraux (FTZ-GSEU) et partenaire de longue date de Peuples Solidaires (cf. “En savoir plus”) compte parmi les dirigeants syndicaux ayant participé à la manifestation du 7 février. Il affirme qu’avec d’autres dirigeants syndicaux de premier plan, notamment Sman Ratnapriya et Ravi Kumudesh de l’Alliance syndicale du secteur de la santé (HSTUA) et Joseph Stalin du Syndicat des enseignants de Ceylon (CTU), ils courent actuellement le risque d’être kidnappés, arrêtés, voire même tués en raison des fausses accusations de terrorisme dont ils sont la cible (2).
Tentatives de discrédit
Ce groupe de syndicalistes indépendants est en première ligne dans la lutte pour les libertés syndicales fondamentales. Ils ont récemment participé à des campagnes qui dénonçaient le rôle du gouvernement dans des atteintes au droit de grève et des réformes arbitraires de la législation du travail. Bénéficiant du soutien de nombreux travailleurs victimes d’exploitation, ils sont devenus une source de préoccupation pour les employeurs et pour le gouvernement…Bien qu’ils aient affirmé qu’ils n’avaient aucune intention de contrecarrer les plans du gouvernement pour maintenir l’ordre et le respect de la loi en matière de terrorisme, des avis de recherche portant leurs noms et les accusant d’être des terroristes ont été placardés aux quatre coins du pays, aux abords des zones franches, dans les transports publics, les hôpitaux etc. Il semblerait en outre que les médias nationaux se préparent à lancer une campagne de diabolisation des syndicats concernés. En jetant ainsi le discrédit sur les syndicats, cette campagne vise à semer le doute dans l’esprit des citoyens et des travailleurs et met en danger la vie de ces syndicalistes. Plusieurs menaces de mort ont déjà été proférées à l’encontre de militants syndicaux et il est à craindre que ceux-ci soient prochainement victimes d’enlèvements ou d’arrestations en raison de leur prétendue complicité avec le mouvement terroriste.
Menaces d’enlèvement
Tout porte à croire que l’enlèvement, le 6 février dernier, de Nihal Serasinghe, Lalith Seneviratne et Sisira Priyankara, trois collaborateurs du journal syndical Akuna, constitue en réalité une mesure de répression syndicale. Ce secteur est en effet traditionnellement considéré comme l’un des plus actifs dans le monde syndical et les cheminots sont connus pour leur lutte obstinée en faveur des droits syndicaux. Peu de temps avant d’être kidnappé, Sisira Priyankara, le rédacteur du journal, avait d’ailleurs participé au dépôt de plusieurs plaintes auprès des tribunaux, concernant des augmentations salariales accordées de manière illicite à des hauts responsables du gouvernement. Sous la pression des syndicats qui menaçaient de lancer de nouvelles actions de protestation contre la multipliation des enlèvements, le gouvernement annonçait que les trois hommes avaient en fait été arrêtés par la police d’investigation criminelle, placés en garde à vue et soumis à des interrogatoires. Des vidéos montrant les trois militants confesser leurs » crimes » ont par la suite été présentées aux journalistes. On y voit Nihal Serasinghe; Lalith Seneviratne et Sisira Priyankara décrire, chacun leur tour, leurs projets d’attentats et leur entraînement militaire chez les Tigres tamouls. Reporters sans frontières a dénoncé ces les méthodes de pression auxquelles la police criminelle a visiblement eu recours pour obtenir ces révélations, et a déclaré que » des confessions enregistrées dans un lieu inconnu, par des personnes inconnues, après une arrestation qui ressemble plus à un kidnapping, n’ont aucune valeur juridique ».
Les autorités doivent réagir
Le 21 février, deux des syndicats visés par cette campagne de discrédit, le FTZ-GSEU et le HSTUA ont déposé plusieurs plaintes auprès de la police, pour demander d’une part que leur protection soit assurée et pour réclamer d’autre part, qu’une enquête soit menée sur cette campagne de désinformation qui met en péril leur liberté et leur vie. Mais les autorités chargées d’appliquer la loi n’ont jusqu’à présent pas pris les mesures nécessaires pour garantir la sécurité des syndicalistes menacés.En tant que membre de l’Organisation internationale du travail et ayant ratifié la Convention sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical (3), ainsi que la Convention sur le droit d’organisation et de négociation collective (4), les autorités sri lankaises ont le devoir de prendre les mesures qui s’imposent pour protéger l’exercice des droits syndicaux et garantir la liberté d’association.
(1) Le mouvement des Tigres de libération de l’Eeaam Tamoul (LTTE-Liberation Tigers of Tamil Ealam) est une organisation indépendantiste tamoule du Sri Lanka fondée en 1976 et dont le but est la création d’un État, le Tamil Ealam, dans le nord-est de l’île. Ils prirent les armes en 1972 et furent le premier mouvement à utiliser l’attentat-suicide comme moyen d’action.
(2 ) Appel lancé par Anton Marcus disponible en anglais sur:http://www.labourbehindthelabel.org/images/stories/urgentappeals/docsandpdfs/07-02_ftzgseu_appeal.pdf
(3) Convention n°87 de 1948, ratifiée par le Sri Lanka en 1995.
(4) Convention n°98 de 1949, ratifiée par le Sri Lanka en 1972.







