323 – Turquie: Prada la main dans le sac!
De la petite maison familiale créée en 1913 par Mario Prada, modeste maroquinier milanais, à l’une des plus grandes marques de luxe de la planète, Prada, c’est l’histoire d’un phénomène et d’un succès vertigineux : la société italienne affiche pour 2007 un chiffre d’affaires record de 1,66 milliards d’euros, soit les meilleurs résultats de son histoire. Des chaussures aux sacs en passant par les vêtements, toutes ses productions sont directement supervisées par Muccia Prada, la petite fille de son fondateur, considérée par le Wall Street Journal comme l’une des 30 femmes les plus puissantes du monde. Souvent décrite comme « non conformiste », Muccia Prada confiait récemment rêver « de petites productions, d’un espace artisanal pour garder (sa) naïveté en échappant aux exigences commerciales de la société »1. On pourrait alors s’attendre à ce que les conditions de travail dans les établissements qui fabriquent ses produits soient décentes. Mais dans les usines de Desa, un fournisseur de la société en Turquie, les conditions de travail des ouvriers sont loin d’être luxueuses. Payés une misère et forcés de travailler jusqu’à 40 heures d’affilée, dans des conditions de sécurité déplorables, les ouvriers n’ont même pas la liberté de défendre leurs droits en adhérant à un syndicat…
Face à ces révélations, Prada [1] , ainsi que les autres marques se fournissant auprès de cette entreprise (notamment Mulberry, Samsonite ou encore Aspinals of London) ont été informées et interpellées. Aucune n’a toutefois à ce jour pris les mesures nécessaires pour s’assurer qu’il soit mis un terme aux violations graves dont sont victimes les ouvriers de Desa. Prada et Mulberry prétendent avoir enquêté auprès de ce fournisseur, et n’avoir constaté aucun abus. Les travailleurs de Desa, de leur côté, disent n’avoir jamais été interrogés par ces enquêteurs… En tant que marque de renommée mondiale, nous demandons donc aujourd’hui à Prada d’intervenir auprès de son fournisseur afin de faire respecter les droits de ceux qui fabriquent ses produits.
Des conditions de travail indignes
Pour les 1200 ouvriers de l’entreprise Desa, le travail à l’usine est à peine supportable. Il n’est pas rare pour les ouvriers de cette usine de commencer leur journée de travail le matin à 8 heures et de ne la terminer que le lendemain soir, travaillant ainsi jusqu’à 40 heures d’affilée, et ce, jusqu’à trois fois par semaine. Certains travailleurs se retrouvent ainsi à travailler 220 heures supplémentaires chaque mois, alors que la loi turque du travail prévoit un maximum de 270 heures supplémentaires… par an ! Et ces heures supplémentaires ne sont pas prises en compte sur leurs fiches de paie. D’ailleurs, à l’usine de Düzce, ils reçoivent le salaire minimum, qui, selon les estimations, permet à peine de couvrir entre 28 et 48 % des besoins de base pour assurer un niveau de vie décent en Turquie. La plupart ne bénéficient en outre pas de couverture santé. Aux dépenses de la vie quotidienne, les employés de Desa doivent donc ajouter les frais de santé, qui, compte tenu des mauvaises conditions de santé et sécurité au travail, sont nombreux : douleurs aux jambes et au dos, problèmes veineux et respiratoires, les conséquences des négligences de l’entreprise sur la santé des travailleurs sont catastrophiques. À l’usine de Sefaköy par exemple, alors que les ouvriers manipulent toute la journée des produits chimiques potentiellement toxiques, aucun système de ventilation n’a été prévu. Et s’ils tombent malades, les ouvriers ne peuvent compter que sur eux-mêmes. En effet, la direction ne leur accorde aucun congé, pas plus en cas de maladie, qu’en cas de décès ou de naissance. Faute de moyens pour s’occuper de leurs jeunes enfants, et n’ayant pas droit de prendre un congé maternité, les ouvrières ayant des enfants sont donc tout simplement contraintes de quitter leur emploi. Depuis le changement de direction de l’usine en avril dernier, les conditions se sont encore durcies. Les travailleurs de Desa, qui avaient jusqu’alors au moins la possibilité de se faire entendre auprès de leur direction, n’ont même pas envisagé de créer un syndicat pour défendre leurs droits.
Des syndicalistes réprimés
Face à l’indifférence de la nouvelle direction de l’usine, plusieurs centaines d’ouvriers ont décidé en avril 2008 de rejoindre le syndicat Deri Is, qui représente les travailleurs du cuir en Turquie. La réaction de la direction ne s’est pas fait attendre : quelques jours plus tard, cinq employés syndiqués étaient convoqués par la direction et priés de démissionner. Plusieurs réunions de travailleurs étaient par la suite organisées, au cours desquelles les ouvriers étaient mis en garde contre les activités du syndicat et priés de rapporter toute tentative de contact. Ils étaient prévenus : s’ils rejoignaient le syndicat Deri Is, ou en restaient membres, ils perdaient leur emploi. Début mai, la direction a même fait venir un notaire dans l’usine, à ses frais, pour faciliter la tâche aux travailleurs qui « souhaitaient » mettre fin à leur affiliation… Finalement, ce ne sont pas moins de 44 ouvriers qui ont été licenciés depuis le début du conflit, et 55 qui ont été contraints de quitter le syndicat. Devant cette violation flagrante de leur liberté syndicale, les travailleurs de Desa manifestent quotidiennement devant l’usine. Ils sont depuis confrontés à une répression et à des arrestations constantes de la part des forces de police locales. En octobre dernier, les évènements ont pris une tournure encore plus inquiétante lorsqu’Emine Aslam, une responsable syndicale de l’usine de Sefaköy à Istanbul, a fait l’objet de chantages et de tentatives de corruption visant à l’inciter à abandonner ses poursuites contre Desa et à mettre un terme aux manifestations devant l’usine. Face à son refus de céder aux pressions, sa famille a été menacée : sa fille de 11 ans a même échappé de justesse à une tentative d’enlèvement…
Jusqu’où devra aller la répression pour que les marques clientes de Desa réagissent ? Pour que cessent ces abus, les représentants des travailleurs de Desa font appel à notre solidarité. Ils nous demandent d’interpeller les marques clientes de l’entreprise dans le monde, comme Prada, pour les inciter à faire pression sur leur fournisseur turc.










