Appels urgents

325 – Chine : Justice pour les travailleurs migrants !

Bas salaires, main d’œuvre abondante, liberté syndicale inexistante, régime autoritariste… c’est indéniable : le Chine dispose d’arguments de poids pour attirer les investisseurs. Dans le Guangdong, qui rassemble à lui seul trois des quatre zones économiques spéciales du pays, ces attributs lui ont d’ailleurs valu un succès certain. Depuis les années 1980, cette province côtière du sud de la Chine a en effet connu une croissance économique particulièrement rapide. Aujourd’hui, environ deux paires de chaussures sur trois portées dans le monde, la moitié des téléphones portables, des appareils photo et 75% des jouets produits sur la planète proviennent de cette gigantesque zone industrielle[1]. À la base de ce succès: des millions de femmes et d’hommes, pour la plupart travailleurs migrants, dont les conditions de travail et de vie sont misérables. En décidant en juin 2007 de se doter d’une nouvelle loi du travail, supposée améliorer la situation de ces travailleurs, la Chine amorçait l’une des évolutions les plus importantes en matière de législation du travail depuis plus d’une décennie. Mais cette loi n’est pas du goût de tous. En octobre et novembre 2007, alors qu’ils avaient commencé à informer les salariés sur cette nouvelle loi, les membres d’un centre des travailleurs migrants de Shenzhen ont ainsi fait l’objet d’une série d’attaques brutales, dont les responsables restent à ce jour impunis.

 

« C’est arrivé si vite (…), l’attaque n’a duré qu’une minute, mais j’ai perdu tellement de sang que j’ai perdu connaissance »[2], raconte Huang Qingnan, ex-ouvrier en bâtiment et fondateur du Dagongzhe[3], un centre d’assistance aux travailleurs migrants de Shenzhen. Il est environ 13 heures, le 20 novembre 2007, quand M. Huang, qui discute dans petite rue à côté du centre qu’il anime, se fait agresser par deux hommes qui lui tailladent la jambe à coups de couteau, lui infligeant de très graves blessures. Après plusieurs mois de soins et de rééducation, M. Huang a finalement pu reprendre le travail. Il est toutefois toujours handicapé. Aujourd’hui, il se bat pour que ses agresseurs soient identifiés et jugés.
Multiplication des attaques contre les militants

L’agression dont a été victime Huang Qingnan n’est pas un événement isolé. Depuis septembre 2007, avec les discussions sur l’application de la nouvelle loi sur le contrat de travail qui prévoit notamment l’établissement d’un contrat à durée indéterminée pour les salariés ayant plus de dix ans d’ancienneté, l’ambiance à Shenzhen est tendue. Dagongzhe, l’organisation de M. Huang, a distribué des tracts expliquant le contenu de la loi et organisé des réunions d’information. Quelques jours plus tard, le 11 octobre 2007, quatre hommes armés de matraques faisaient irruption dans les locaux du centre, saccageaient ses installations et menaçaient ses employés. Le 14 novembre, l’organisation faisait une nouvelle fois l’objet d’une attaque similaire. Aujourd’hui, M. Huang et ses collègues sont inquiets. Pas seulement pour eux, mais pour les salariés qui pourraient être les prochaines victimes de malfrats engagés pour les intimider.

« Avec la nouvelle loi » explique Li Jinxin, un ancien membre de Dagongzhe qui s’est mis au service des travailleurs, « les employeurs se disent que leurs coûts peuvent augmenter, alors ils essaient de faire signer de nouveaux contrats »[4]. Avant l’entrée en vigueur de cette loi, de nombreuses usines ont ainsi proposé aux ouvriers qui travaillaient depuis plus de dix ans soit de partir, soit de signer un nouveau contrat le 1er janvier. « C’est typique » explique Duan Haiyu, assistant dans un cabinet d’avocats de Shenzhen qui fournit des conseils aux ouvriers sur leurs droits, « de nombreuses usines ont cherché à se débarrasser de leurs travailleurs avant 2008 ». Dans ces conditions, ceux qui essaient  de défendre les travailleurs ne sont pas bien vus. « Ils nous accusent de donner des idées à leurs employés»[5] explique Li Jinxin, lui aussi victime d’une agression brutale en octobre 2007.
Les victimes réclament justice

Depuis novembre 2007, les organisations de la société civile de Hong Kong ne cessent de réclamer que les responsables des attaques du centre Dagongzhe soient identifiés et condamnés par la justice chinoise. En janvier 2008, cinq suspects sont arrêtés et mis en détention. Mais la procédure est reportée durant plusieurs mois, et ça n’est que le 18 décembre, plus d’un an après l’agression, que les autorités de Shenzhen annoncent qu’une audience aura lieu la veille de Noël, le 24 décembre 2008. Pour la Confédération syndicale internationale, la manœuvre n’est pas innocente. « Chaque année » explique-t-elle, « les autorités ont tendance à juger les affaires très médiatisées lors des congés publics », il s’agit d’« échapper à l’attention des médias »[6]

Le matin de l’audience, une soixantaine de personnes – essentiellement des militants des droits des travailleurs – attend devant le tribunal. Elles viennent assister au procès, comme la loi les y autorise. Mais voilà, la salle d’audience prévue est trop petite et ne peut tous les accueillir. Plutôt que de risquer un procès sans observateurs extérieurs, Huang Qingnan accepte alors la proposition de la Cour de reporter le procès, après que celle-ci se soit engagée à prévoir une salle suffisamment grande. Mais les autorités ne tiennent pas leurs promesses, et le16 janvier suivant, seules dix des 70 personnes venues assister au procès se voient autoriser l’accès au tribunal de Longgang. Non seulement le droit à un procès public est ainsi entravé, mais M. Huang se voit même privé pendant une partie de son procès de son avocat, celui-ci s’étant vu nier l’accès au tribunal après avoir refusé de se soumettre à une fouille corporelle, mesure selon lui illégale et humiliante. Enfin, le procès, expédié en seulement trois heures, survole totalement, d’après les observateurs présents, des points aussi fondamentaux que l’identité des accusés ou leurs mobiles. L’un des accusés par exemple, est un homme d’affaires chinois propriétaire de nombreuses usines de la région qu’il loue à des entrepreneurs. Aucune question ne lui sera posée sur l’identité de ces entrepreneurs, les adresses de ses usines ou encore sur le lien qui pourrait exister entre ces usines et les travailleurs qui fréquentent le centre Dagongzhe…

Pour le centre Dagongzhe et les organisations de la société civile chinoise qui le soutiennent, la procédure suivie ne répond clairement pas aux exigences d’un procès juste et équitable. C’est pourquoi ils demandent aujourd’hui aux autorités chinoises de faire respecter la loi, de condamner ouvertement la Cour de Longgang pour avoir entravé le cours de la justice et de protéger les employés des organisations de la société civile chinoise qui défendent les droits des citoyens.


[1] http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=311201&sid=5374753&page=4

[2] « Des truands pour terroriser les travailleurs », http://communisme.wordpress.com/2008/01/11/des-truands-pour-terroriser-les-travailleurs/

[3] Dagongzhe signifie « travailleur ».

[4] « Le réveil des exploités de Shenzhen », Le Monde, 10 janvier 2008, Brice Pedroletti.

[5] Id.

[6] Communiqué de la Confédération syndicale internationale du 15/01/2009 (http://www.ituc-csi.org/spip.php?article2708)