« Elle arrive ! » Comme un seul homme, toute la délégation de Peuples Solidaires tourne les yeux vers l’avenue Maly Sik, d’où l’ont peut voir Irène approcher de la porte du Millénaire, à grands coups de pédales énergiques. Un grand sourire illumine son visage buriné par le soleil. Irène, heureuse, en pleine forme après une Odyssée de 4 mois, jour pour jour, et 6500 km parcourus sur son vélo à travers la France, l’Espagne, le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal. Un périple pour la solidarité internationale sous les couleurs de Peuples Solidaires.
Nous sommes à Dakar par un bel après midi en ce samedi 5 février. Il est 16h30. Irène est au rendez-vous, comme convenu. Incroyable, après un tel périple. Elle est fêtée, embrassée, admirée. Les félicitations pleuvent. Une vingtaine de membres de Peuples Solidaires venus participer au Forum Social Mondial l’accueille à la porte du Millénaire, symbole de liberté. Le moment est fort, intense de fraternité, d’amitié et de solidarité militante.
Solidarité : Irène en connaît un rayon.
Irène Gunepin est partie quatre mois plus tôt de chez elle à Naix-aux-Forges, près de Bar le Duc dans la Meuse Voir l’article 6 500 km à vélo de Nancy à Dakar). Elle est membre de « Voyage et partage, le groupe PSO de Nancy ». « Peuples solidaires, c’est ma famille » dit-elle. « C’est une Fédération que j’ai choisie. Je me sens en plein accord avec les idées et les valeurs défendues par PSO. » La solidarité internationale, Irène en connaît un rayon. Elle en a même une sacrée expérience. Depuis 23 ans, elle a conduit toute sorte de projets au Sénégal. Elle cite tout à trac : « un dispensaire, trois ou quatre écoles, des classes de collège, une grande maison pour tous, un projet de riziculture et de maraîchage. » Irène était conseillère pédagogique pour le ministère de la jeunesse et des sports. « J’ai toujours été dans l’éducation populaire. » Elle menait des projets de solidarité et mettait en relation des jeunes français et des Sénégalais de la région de Saint-Louis. « Je donnais ainsi une ouverture à mon métier. »
C’est une grande sportive aussi. « J’ai fait de la compétition d’athlétisme, dit-elle » riant à ce souvenir. J’aime le vélo. Nous avons toujours passé nos vacances familiales à vélo, en Corse, en Guadeloupe, en Crète. » Son fils a hérité de sa passion pour le vélo. Il est vice-champion européen de descente. Elle reprend : «Un jour que j’étais au Sénégal, j’ai fait un pari avec mes partenaires. Je leur ai dit, je viendrai vous voir à vélo ! Ils ne m’ont pas cru ! Et bien, voilà, je l’ai fait ! »
Un petit vélo dans la tête
Elle a tenu son pari. Ce n’est pas le premier. « En 1994, j’ai traversé l’Atlantique sur un petit 12 mètres. Et je m’étais dit, après la mer, j’aimerais bien traverser le désert. » Non plus en bateau. Mais à vélo. « Et puis, j’ai pris ma retraite. Et j’ai appris que le FSM se tenait à Dakar. J’y ai vu comme un signe, comme un appel. Et je ne crois pas au hasard.»
Et voilà, tout s’est noué : l’esprit d’aventure, le sens de la solidarité, la passion du vélo, l’appel du FSM. « J’ai bien préparé mon voyage. Je voulais m’assurer d’un maximum de sécurité. » Elle a cherché un partenaire sur internet, pour faire le voyage à deux. C’est Alain, routard du vélo et militant comme elle qui lui a répondu et l’a accompagnée une bonne partie de son périple. Et un couple de jeunes aussi avec lesquels elle a fait un bout de chemin.
Pourtant, quand elle a annoncé qu’elle avait l’intention de traverser le Maroc et la Mauritanie à vélo certains ne l’ont pas suivie. Elle a un petit vélo dans la tête, ont-ils pensé. On l’a découragée, prévenue des dangers. Le Conseil régional lui a même refusé sa subvention. Mais elle a aussi obtenu bien des soutiens et des encouragements. « De toute façon, dit-elle, ma famille me connaît. Elle sait que quand j’ai décidé quelque chose, je le fais ! » De fait, Irène est une volontaire. Dans tous les sens du terme. Elle organise des réunions de sensibilisation, prépare minutieusement son viatique, peint sa remorque de couleurs vives afin qu’on la voit bien. « C’est un ami qui m’a prêté cette remorque. Elle a déjà traversé toute l’Afrique. »
Le 5 octobre 2010, la voici partie par un beau matin sur les routes de France. Chaque soir elle donne une conférence. Dans les campings, elle suscite des attroupements de curieux auxquels elle présente son projet et parle de Peuples Solidaires. « Partout j’ai été accueillie, par des groupes Peuples So, comme à Dijon, Sainte-Foix, Francheville, Bagnole sur Cèze, à Valence c’était par l’association Vélo en ville. » La voici déjà en Espagne. Petite étape à Barcelone. Puis cap sur l’Andalousie. « L’Espagne, ça été le plus dur. » Il est vrai qu’elle n’était pas partie au meilleur de sa forme. « La traversée de l’Espagne m’a permis de retrouver ma condition sportive, » dit-elle. De se remettre en selle en quelque sorte ! Dans le sud de l’Espagne, elle découvre les immensités recouvertes de serres. Des serres partout !
Accident à Tanger
Tanger. Elle découvre le nouveau port. Elle se renseigne. Pour le construire des paysans et des habitants ont été expropriés de leurs terres et délogés de leurs maisons. Elle est outrée. « Cela se fait sans aucune considération du droit des gens, de manière inhumaine. » Et puis, c’est la malchance. Elle se fait renverser par une voiture. Elle est légèrement blessée et le vélo est abîmé. Mais le proprio du 4X4 est sympa et met son comptable au service d Irène. Le temps de réparer le vélo, de se faire soigner et se remettre de ses émotions, la voici repartie direction la Mauritanie. Tout au long de la route, elle rencontre des gens et se fait des connaissances. A Rabat, Essaouira, Marrakech, elle trouve les Marocains vraiment sympas, mais elle voit la misère, soupèse l’emprise du Palais sur la société, devine la crainte de tous ceux qui n’osent s’exprimer par crainte de la police. Elle évite de parler de solidarité internationale. Elle aimerait parler du Sahara occidental, mais le sujet est tabou et la peur empêche toute expression. « J’ai bien discuté avec des enseignants, des artistes, ajoute t-elle, mais j’ai aussi ressenti le poids de la religion. Tant qu’ils n’auront pas pris un peu de recul ils ne pourront pas évoluer. »
L’affaire du nouveau port de Tanger l’a renforcée dans sa conviction qu’il se passe quelque chose de grave autour des terres agricoles. « Partout, je vois que l’on prend des terres ici ou là. Même en France, j’ai découvert que l’armée a pris 10 ha de terres agricoles pour agrandir le camp militaire de Verdun. Dans le sud, les petits viticulteurs n’arrivent plus à vivre sur leurs modestes vignobles et sont contraints de les vendre à de grandes sociétés. En Espagne, d’autres grandes sociétés s’accaparent des surfaces importantes pour les couvrir de serres. Au Maroc, c’est pareil ! Comme ce projet immobilier avec port de plaisance entre Rabat et Salé. Les gens aimeraient se défendre, mais c’est le pot de terre contre le pot de fer. »
Les Mauritaniens à la France : ne nous abandonnez pas !
La Mauritanie la surprend. « J’ai abordé la frontière Mauritanienne avec beaucoup d’appréhension. Tout le monde m’avait tellement dit que c’était risqué. Et finalement, j’ai traversé la Mauritanie comme n’importe quel pays. C’est un pays évolué. Les gens sont chaleureux. Ils m’ont paru sérieux, même un peu austères. Si, aujourd’hui, pour un projet, j’avais à choisir entre le Sénégal et la Mauritanie, je choisirais la Mauritanie. » Elle vit quelques jours dans une famille de nomades, marche dans le désert, et découvre que ce pays est en train de couler. Le tourisme est mort. Les guides n’ont plus de boulot, les hôtels et les auberges ferment. « J’étais la seule blanche, tout le monde venait me parler. Dites à la France de ne pas nous abandonner. Voilà ce que ces gens me disaient. » Enfin, le 25 janvier dernier, la voici au Sénégal, dans la région de Saint-Louis, où elle retrouve tous ses partenaires, ceux de N Bagam, là où elle a tant investi de sa personne, où elle tant misé sur la solidarité active et la générosité, et où l’attend aussi quelques désillusions. « J’ai éprouvé quelques déceptions. Du coup, j’ai décidé d’aller jusqu’au bout de mes engagements, ensuite j’arrête. Je préférerais, maintenant, si j’ai le concours de PSO, me consacrer à un projet d’agriculture vivrière avec les paysans de la région et le Pinord, le syndicat paysan de la vallée du fleuve Sénégal. » Un syndicat qui connaît bien Action Aid International.
Partout des terres accaparées !
Une nouvelle fois, la voici confrontée à ce lancinant problème de l’accaparement des terres agricoles. « Les paysans sentent bien le danger, et celui-ci est bien plus grand que je ne l’imaginais. » Personne ne sait très bien ce qui se passe, ni comment. Un élu de Ross-Béthio lui confie son impuissance et son désarroi. Les terres sont prises petits bouts par petits bouts : 10 ha ici, 6 ha là. Le tout dans la plus grande opacité, dans le plus grand secret. Le bruit court que les Chinois voudraient prendre 50 000 ha dans la région, alors que déjà la Gedes, une multinationale franco-espagnole en possède 35 000. « Il ya une vraie demande de la part des syndicats pour qu’on les aide à résister à ce mouvement. » Ces sera sans nul doute son prochain combat au sein de PSO.
Elle a réalisé son rêve. Elle est comblée. Elle est confortée dans son engagement, dans sa vie de militante. Que va-t-elle faire ? « Rentrer chez moi, lance t-elle en riant. Je vais faire un montage, visiter tous les groupes PSO pour leur rendre compte de mon odyssée, écrire un livre avec une amie. J’ai ouvert des consciences. Je vais continuer. »












