Une situation alimentaire paradoxale
La question de la faim dans le monde est aujourd’hui l’objet de deux paradoxes fondamentaux. Le premier de ces paradoxes est le problème de la répartition des ressources alimentaires qui souffre d’importantes inégalités. Aujourd’hui, les personnes souffrant de surpoids sont 1,5 milliard, plus nombreuses que celles souffrant de malnutrition (1 milliard).
Le second paradoxe concerne une des raisons de ces inégalités. Parmi les personnes souffrant de la faim, 70% sont productrices de denrées alimentaires. La moitié de ces paysan-ne-s vivent sur des terres trop petites ou de mauvaise qualité, et les autres sont des travailleurs et travailleuses agricoles ou des sans-terres. Participant directement au processus de production, ces personnes sont pourtant les premières à manquer de nourriture et à souffrir de la faim.
Ce double paradoxe révèle que la faim n’est pas inévitable, mais qu’elle est bien la résultante directe de choix politiques et économiques. L’industrialisation et la mondialisation de la production agricole s’est faite entièrement au détriment des petits exploitants, qui voient à la fois leurs revenus et leurs capacités de choix disparaître progressivement.
La souveraineté alimentaire, qu’est-ce que c’est ?
Face à la libéralisation et à l’industrialisation, les paysan-ne-s se sont organisé-e-s en mouvements pour faire valoir leurs droits. L’accès à la terre à travers des réformes agraires, le contrôle du système à la fois de production et de consommation et la prise en compte de leurs intérêts sont devenues les priorités des mouvements paysans, priorités qui ont ensuite été regroupées au sein de l’idée de « Souveraineté Alimentaire ». La définition communément admise est celle adoptée par le mouvement transnational La Via Campesina dès 1996 : « Le droit des peuples à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles et le droit à une nourriture saine et culturellement appropriée, produite de façon écologique par des méthodes durables, sans dumping vis-à-vis des pays tiers ».
Il s’agissait ainsi davantage à l’origine d’une revendication à l’intention des Etats, la souveraineté alimentaire devant leur offrir les moyens de définir des politiques agricoles et alimentaires adaptées à leurs populations, sans qu’elles puissent avoir un impact négatif vis-à-vis de pays tiers. Mais à mesure que le concept de souveraineté alimentaire se popularisait au sein des organisations paysannes et les mouvements sociaux, c’est le droit des populations qui s’est affirmé. Ainsi, la déclaration de Nyéleni adoptée en 2007 insiste-t-elle largement sur le droit des communautés de choisir, à l’échelle locale, nationale ou régionale, les politiques agricoles et alimentaires les mieux adaptées à leurs besoins:
« La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles. Elle place les producteurs, distributeurs et consommateurs des aliments au cœur des systèmes et politiques alimentaires en lieu et place des exigences des marchés et des transnationales. Elle défend les intérêts et l’intégration de la prochaine génération. Elle représente une stratégie de résistance et de démantèlement du commerce entrepreneurial et du régime alimentaire actuel. Elle donne des orientations pour que les systèmes alimentaires, agricoles, halieutiques et d’élevage soient définis par les producteurs locaux. La souveraineté alimentaire donne la priorité aux économies et aux marchés locaux et nationaux et fait primer une agriculture paysanne et familiale, une pêche traditionnelle, un élevage de pasteurs, ainsi qu’une production, distribution et consommation alimentaires basées sur la durabilité environnementale, sociale et économique. La souveraineté alimentaire promeut un commerce transparent qui garantisse un revenu juste à tous les peuples et les droits des consommateurs à contrôler leurs aliments et leur alimentation. Elle garantit que les droits d’utiliser et de gérer nos terres, territoires, eaux, semences, bétail et biodiversité soient aux mains de ceux et celles qui produisent les aliments. La souveraineté alimentaire implique de nouvelles relations sociales, sans oppression et inégalités entres les hommes et les femmes, les peuples, les groupes raciaux, les classes sociales et les générations.«
L’engagement de Peuples Solidaires pour la souveraineté alimentaire
C’est en raison sa pertinence et de sa profonde adéquation avec les valeurs défendues par Peuples Solidaires que l’association a intégré en 2005 l’idée de souveraineté alimentaire comme un des axes majeurs de son action, avec toujours comme objectif de mobiliser les citoyens sur cette thématique. Elle constitue aujourd’hui une des priorités de l’action de Peuples Solidaires pour la défense des droits économiques, sociaux et culturels, priorités qui sont au nombre de trois:
- Dignité au Travail
- Droits des femmes
- Souveraineté Alimentaire
A partir de 2007 l’association a rejoint la campagne FaimZERO portée internationalement par le réseau ActionAid dont Peuples Solidaires fait partie. Cette campagne vise à lutter aux côtés de nombreux mouvements paysans contre tout ce qui pourrait venir altérer l’accès aux ressources (terre, eau, semences) et les capacités de choix des populations quant à l’utilisation de ces ressources. Préserver l’agriculture familiale est le meilleur moyen pour ces populations de préserver à la fois leur identité et leurs sources de revenus.
Aujourd’hui, une des principales menaces sur ce type d’agriculture sont les accaparements de terres pratiqués par des entreprises ainsi que par certains Etats. Cette tendance s’est largement développée depuis la crise alimentaire de 2008, chacun essayant alors de sécuriser leurs approvisionnements par l’achat massif de terres arables, principalement dans les pays du Sud. Peuples Solidaires, à travers des soutiens variés et le lancement d’Appels urgents adressés aux entreprises et Etats à l’origine de ces accaparements, et milite au niveau international pour la signature de l’Appel de Dakar qui demande le respect de droits des populations pour l’accès aux ressources naturelles, indispensable à la souveraineté alimentaire.
Un des facteurs aggravants est notamment l’affectation de surfaces de plus en plus importantes à la production d’agrocarburants. A travers les changements d’affectation des sols, la politique de l’Union Européenne et d’autres pays de l’OCDE est responsable de nombreux accaparements de terres réalisés dans les pays du Sud. Il est donc urgent de mettre fin aux objectifs et aux mécanismes de soutien fiscaux aux agrocarburants industriels, et d’adopter un moratoire sur toute nouvelle expansion de la production et des investissements relatifs aux agrocarburants industriels.
Des luttes qui se répètent, et des revendications qui se ressemblent
A titre d’exemple, le mouvement paysan indien Ekta Parishad est un partenaire de longue durée de Peuples Solidaires. Ce mouvement se bat pour l’accès aux ressources liées à la terre, à l’eau et à la forêt. En 2007, la marche organisée à Janadesh avait rassemblé 25 000 paysans sans terres. Une délégation de 15 personnes de Peuples Solidaires était alors venue en soutien au mouvement lors de cette marche. Cette année, et jusque octobre 2012, Ekta Parishad organise une nouvelle marche qui rassemblera près de 100 000 personnes. Cette marche a déjà fait l’objet d’un appel urgent le mois dernier, et sera soutenue tout au long de l’année par de nombreuses mobilisations.
Au Kenya, l’action combinée de ActionAid Kenya et de Peuples Solidaires ont permit la retrait d’un projet d’accaparement de terres de 50.000 ha qui était destiné à la production d’agrocarburants.
A Madagascar, au Cameroun, ou encore en Mauritanie : les populations rurales des pays en développement sont confrontées à l’appétit des entreprises et des Etats. Heureusement des syndicats et organisations paysannes sont là pour s’y opposer, avec le soutien d’organisation internationales comme Peuples Solidaires. Ce sont l’ensemble des luttes localisées qui permettront au final le développement de cultures vivrières et le respect de la terre et des populations qui en vivent. La mise en commun de ces luttes pourra enfin aboutir au respect du droit à la souveraineté alimentaire des populations du Sud.










