
Action de rue organisée par Peuples Solidaires le 7 mars 2009 devant la prestigieuse boutique Prada à Paris.
Rappel des faits
03/08/10 – Le 12 décembre 2008, Peuples Solidaires et le Collectif Ethique sur l’étiquette lançaient un Appel Urgent (Appel Urgent n°323 : « Prada, la main dans le sac ») révélant les conditions de travail indignes et la répression de syndicalistes dans les usines de DESA, un fournisseur turc de Prada, une des plus grandes marques de luxe de la planète, mais aussi de Mulberry, Debenhams, Marks and Spencer et El Corte Ingles.
Payés une misère et forcés de travailler jusqu’à 40 heures d’affilée, dans des conditions de santé et de sécurité déplorables, plusieurs centaines d’ouvriers des usines de cuir de DESA ont décidé en avril 2008 de rejoindre le syndicat Deri Is, qui représente les travailleurs du cuir en Turquie. Ces ouvriers ont alors été systématiquement harcelés et sommés de quitter le syndicat ou de démissionner. A la date du lancement de l’Appel Urgent en décembre 2008, ce n’étaient pas moins de 44 ouvriers qui avaient déjà été licenciés, et 55 autres contraints de renoncer à leur affiliation à Deri Is.
La campagne internationale alors lancée par la Clean Clothes Campaign[1](CCC) et relayée en France par Peuples Solidaires et le Collectif Ethique sur l’étiquette appelait Prada à exiger de son fournisseur :
- la réintégration immédiate des ouvriers licenciés et le versement des indemnités liées à leur renvoi ;
- l’arrêt immédiat de la campagne d’intimidation et de harcèlement menées à l’encontre de ses personnels ;
- la mise en place d’un système de médiation et de résolution des conflits négocié avec Deri Is en tant que partenaire social reconnu et respecté.
Parmi les travailleurs visés par la direction de DESA, Emine Aslam, responsable syndicale de l’usine de Sefaköy à Istanbul, a fait l’objet de chantages et de tentatives de corruption visant à l’inciter à abandonner ses poursuites contre DESA et à mettre un terme aux manifestations organisées par les travailleurs de l’entreprise en réaction à la violation de leur liberté syndicale.
En mars 2009, devant l’indifférence de la marque face à la mobilisation internationale, Emine Aslam est invitée en France par Peuples Solidaires et le Collectif Ethique sur l’étiquette et participe à une action de rue devant la prestigieuse boutique Prada à Paris.
En 2009, un protocole d’accord est signé entre la direction de DESA et le syndicat Deri Is. L’accord stipule qu’en échange de l’arrêt de la campagne internationale menée à l’encontre de Prada et des autres marques clientes de DESA, l’entreprise s’engage à réintégrer progressivement tous les travailleurs licenciés[2], à veiller à ce que tous les employés reçoivent un document rappelant que la syndicalisation est un droit constitutionnel, s’assurer du respect de la liberté syndicale dans ses usines – ce qui implique l’arrêt immédiat de toutes mesures d’intimidation et de harcèlement à l’égard des syndicalistes – et reconnaitre Deri Is comme étant le syndical représentatif, légitime et autorisé des usines DESA (Communiqué de Presse du 15/09/10 : « Victoire des travailleurs turcs d’une usine sous-traitante de Prada »)
Des paroles aux actes, tout reste à faire
La CCC a, depuis, continué à enquêter sur la situation en Turquie, afin de contrôler l’application effective du protocole d’accord, notamment à travers la mise en place d’un dialogue permanent avec le syndicat. La signature du protocole était censée constituer le premier pas d’un processus plus long visant à informer les travailleurs sur leurs droits et leur donner les moyens de les défendre sans qu’ils aient à craindre de nouveaux licenciements ou harcèlements. Cependant, offrir à ce processus toute sa crédibilité et de véritables chances d’application aurait impliqué un changement de direction de DESA et le soutien actif des différentes marques clientes de l’entreprise. Ce qui n’a manifestement pas été le cas.
Dans le cadre de cette enquête, une délégation de la CCC s’est rendue en Turquie en décembre 2009 pour y interroger 35 ouvriers de DESA et représentants de Deri Is. Ces interviews ont révélées que l’accord n’a pas été respecté sur les points suivants:
- Des ouvriers identifiés par Deri Is et licenciés suite au conflit social avec la direction de DESA n’ont toujours pas été réintégrés.
- Le document rappelant aux travailleurs que la syndicalisation est un droit constitutionnel, élaboré par la Fédération internationale des Travailleurs du Textile, de l’Habillement et du Cuir, ne leur a pas été distribué.
- Les ouvriers continuent d’être victimes de harcèlement et de répression visant clairement à entraver leur syndicalisation.
- La direction de DESA essaye activement d’empêcher les travailleurs de s’affilier au syndicat.
Suite à ce constat, en avril 2010, la CCC, Peuples Solidaires et le Collectif Ethique sur l’étiquette ont informé les différentes marques clientes de DESA des violations du droit du travail pratiquées chez leur fournisseur en Turquie. Les multinationales ont alors été appelées à travailler en étroite collaboration avec DESA afin que l’entreprise mette un terme à sa stratégie d’harcèlement et travaille en coopération avec Deri Is en vue de l’application effective du protocole d’accord.
Seul un petit nombre des entreprises concernées ont répondu, toutes affirmant qu’elles s’étaient elles-mêmes rendues sur place et n’avaient constaté aucune violation. Aucune d’entre elles n’a cependant contacté le syndicat ou ses membres ni n’a répondu aux recommandations détaillées proposées par la CCC, Peuples Solidaires et le Collectif Ethique sur l’étiquette en avril 2010
Harcèlement continu et syndicalistes licenciés
Au cours des derniers mois, des ouvriers ont signalé que le harcèlement des syndicalistes par certains de leurs responsables hiérarchiques a augmenté. Parmi eux, nous savons qu’au moins un ouvrier a engagé des poursuites judiciaires sur ce chef précis d’accusation.
La décision récente de DESA de licencier deux syndicalistes, sur des allégations contestées par ces derniers, est particulièrement inquiétante.
Ümit Ugurlu a été licencié le 13 mai 2010. Son contrat de travail se serait terminé sans préavis car il aurait blessé un collègue au doigt. Cependant, des ouvriers qui ont assisté à l’accident réfutent une telle allégation, arguant que Necati Ata (l’ouvrier blessé) se serait blessé lui même en enfilant le gant de Mr Ugurlu alors qu’il actionnait une machine. Le syndicat a intenté une action en justice en vue de la réintégration de Ümit Ugurlu.
Le 9 juin 2010, un second ouvrier, Cemal Uyar, s’est vu refuser l’accès à l’usine alors qu’il revenait de deux jours de congé maladie. Le département des ressources humaine l’a alors informé que son contrat de travail prenait fin sans préavis parce qu’il n’avait pas demandé la permission de reprendre son poste et qu’il était soupçonné d’avoir travaillé ailleurs pendant son absence.
Connaissant le passé de DESA sur les licenciements illégaux, la CCC, Peuples Solidaires et le Collectif Ethique sur l’étiquette appellent la direction de l’entreprise à ne prononcer aucun licenciement sans que ne soit suivie la procédure officielle et que soit menée une enquête sur les raisons du licenciement. La liberté que prend de nouveau DESA à licencier certains syndicalistes de façon tout à fait illégale indique clairement une dégradation de la situation au sein de ses usines.
Face à une telle situation, la CCC a décidé de relancer la campagne internationale visant à améliorer les conditions de travail des ouvriers des usines de cuir de DESA et d’obtenir justice pour les différents travailleurs licenciés il y a maintenant plus d’un an. Dans cette optique, la CCC appelle ses membres à soutenir une série de recommandations faites à DESA et à l’ensemble de ses marques clientes afin que soient à mises en œuvre des mesures transparentes et immédiates en vue de l’application du protocole d’accord signé par DESA et le syndicat Deri Is en 2009.
Peuples Solidaires, en tant que membre de la CCC, soutient cette mobilisation. Nous accorderons une vigilance particulière à l’égard des mesures d’intimidation et de harcèlement menées à l’encontre des syndicalistes et les récents licenciements illégaux de deux de ces travailleurs. Les réponses qui seront formulées et les initiatives qui seront prises dans le sens d’une plus grande responsabilité sociale des différentes marques clientes de DESA conditionneront le relai de cette campagne internationale en France dès la rentrée 2010.
[1] La Clean Clothes Campaign (CCC) est une alliance d’organisations (syndicats, ONG, associations de consommateurs etc.) présente dans 13 pays européens. Elle vise à améliorer les conditions de travail des ouvriers de l’industrie textile et des articles de sports et à soutenir leurs mobilisations.
[2] La direction de l’usine a accepté de réintégrer immédiatement cinq des 44 travailleurs injustement licenciés en avril et juillet 2008, et s’est engagée à en réintégrer un de plus à une date ultérieure, ce qui aurait porté à 12 le nombre total de travailleurs réintégrés depuis le début de la campagne (six travailleurs ayant été réintégrés pendant une première phase de négociations). Les 32 ouvriers licenciés restants devaient quant à eux se voir accorder la priorité pour toute nouvelle opportunité d’embauche par DESA








